Bricoler le numérique

| par Alexandre Marpeaux

Assis à mon bureau, mon Pc devant moi et mon clavier sous les yeux, je repense à tous ces Macbook portable que je croise régulièrement. Ils sont tous identiques, et dans ce paysage gris et lisse, je sors mon Pc à l’écran de 18 pouces. Il n’est pas vraiment beau, épais et énorme pour un ordinateur dit portable, le clavier customisé d’autocollants brouillant la lecture des lettres à ceux qui n’y sont pas habitués. Malgré tout se serait exagéré de dire que toutes ces dalles grises se ressemblent, ses propriétaires ne sont guère différents de moi, eux aussi collent toutes sortes de stickers dessus. Peut-être est-ce pour cacher honteusement ce logo en forme de pomme, ou de peur de ne pas retrouver son ordinateur au milieu de tous les autres ? Au-delà du débat que cela peut lancer sur l’uniformisation du design des ordinateurs, tablettes ou smartphones, ce qui m’intéresse ici est le verso de nos machines. On considère l’écran comme le recto de notre ordinateur - la face par laquelle nous passons le plus clair de notre temps à l’observer - le verso serait le capot, celui-là qu’on aime à recouvrir de d’autocollants.

Je vais vous parler brièvement du case modding. Brièvement, parce que le sujet a été traité de manière suffisamment dense et avec style par David Olivier Lartigaud dans « La Machine de Tuning » pour la revue Azimut(1).

Le case modding, ou tuning de PC, consiste à changer l’apparence de sa machine, de l’aspect extérieur - la caisse -, à l’aspect intérieur - la mécanique. Les modifications aspectuelles de la « caisse » n’ont pas de limite : stickers, peintures, motifs, néons, sculptures, plaques métalliques ... tout peut se classer en catégories, chacune ayant ses codes et son univers, définissant son « style ».
Au fur et à mesure de son article, D.O Lartigaud balaye et résume ainsi les grands styles qui se dégagent de la pratique. Des rétros « portée essentiellement par le courant steampunk », aux maquettistes où « la caisse devient immersive [...] un niveau de Doom, une architecture futuriste ou la centrale de Tchernobyl », jusqu’aux rateurs, approximatifs, « mal fichu [...] mal fini [...] ils peuplent Internet et probablement les greniers et les poubelles ». Mais le mieux est encore de prendre -ou perdre- le temps à parcourir les milliers de photos trouvables en ligne pour s’en convaincre(2).
Car il ne faut pas oublier une chose, c’est qu’ici la personnalisation est à son maximum. Elle clignote, elle est punk, elle est bruyante, puissante et sombre, mais avant tout elle, est dans l’excès. Et c’est pour ça qu’elle est réellement intéressante. Les questions que posent ces pratiques, au-delà du simple fétichisme de ses auteurs, c’est la fascination autant que le répulsion qu’exercent ces machines à part. On peut y voir une réponse à un design de plus en plus uniformisé de nos appareils, sombre, lisse et froid.

Au milieu de cette uniformisation, qui ne touche pas que les smartphones ou ordinateurs d’ailleurs, on nous propose alors une solution : la personnalisation. Des choix suffisamment large parmi une gamme d’options censée pouvoir représenter votre moi expressif, et par là même vous convaincre que votre téléphone n’est pas le même que celui de votre voisin. Les marques l’ont compris et elles vous offrent le choix du look qui colle à votre image. L’ exemple qui suit est une pub pour moto extraite du livre de Matthew B Crawford, l’éloge du carburateur(3): « C’est nous qui l’avons fabriquée. C’est vous qui la faites votre. Il n’y qu’une vie-autant ne pas la gâcher. Alors si vous achetez la AMA Prostar Hot Rod Cruiser Class Champion Warrior, procurez-vous aussi les nombreux accessoires Star Custom, vous ne regretterez pas le résultat : impressionnant et très personnalisé. » . Ce discours pourrait être appliqué à votre nouveau smartphone ou ordinateur. Malgré ça, dans ce paysage de l’ultra personnalisation, le case modding fait -encore- figure à part. C’est, pour reprendre les mots de la conclusion de D-O Lartigaud : « Ok, on peut coller un bel autocollant ou même faire une gravure au laser sur la coque de sa tablette, mais bon, c’est petit bras, c’est peine-à-jouir, juste médiocre. »

Vous l’aurez compris, le case modding ne se résume pas à une simple décoration, il est plus complet, s’exprime selon différents « styles ». Mais parmi tous, il y en a un en particulier qui attire mon attention. S’il reste dans la lignée des autres, à savoir modifier l’aspect général de la machine, il peut également raconter autre chose. Ce case modding là, celui des « tatillons », englobe quelques moddeurs qui externalisent et exhibent les composants de la machine à la vue de tous. La caisse à presque disparue, la mécanique est à nue. Il devient alors facile d’y voir un bricolage du numérique. Mais peut être pas n’importe lequel.
Le pont est rapide, mais cela amène à se questionner sur le capotage de plus en plus fréquent de nos « boites noires » numériques. Parce qu’ elles ne sont plus démontables ou très difficilement, cette manière d’ externaliser les choses pourrait elle être une réponse à ce que -je- l’on peut voir comme un problème. Ce qu’implique le démontage est la prise de conscience de l’objet dans son intégralité. Si la plupart des objets technologiques sont de plus en plus intelligibles, c’est aux dépens de leurs lisibilités techniques. Il y a quelque chose de magique à arriver à un résultat satisfaisant rapidement pour celui qui refuse de vouloir comprendre comment les choses fonctionnent intrinsèquement. Cet exemple est encore plus explicite dans le numérique. « Quand vous me soumettez le résultat, l’ordinateur comprend la réponse, mais vous, je ne crois pas que vous la compreniez »(4). Il me semble que ce manque de transparence nous apparaît aujourd’hui de plus en plus contraignant, et émane comme un problème.

Néanmoins, je ne pense pas que les cases moddeurs se posent tout ce tas de question. Mais dans ce hobby qui semble être une nécessité, celle de s’approprier leurs machines entièrement et ainsi être les seuls à savoir comment elles fonctionnent, il y a de quoi s’interroger. Ces curiosités qui nous fascinent et qui nous amusent, semblent raconter bien plus que les quelques lignes descriptives d’un projet posté sur un forum. Dans cette mécanique personnifiée, on comprend que l’utilisateur veuille s’impliquer sérieusement à sa tâche.

En conclusion, si le case modding est une manifestation de ses envies personnelles, il est également intéressant d’observer cette modification aspectuelle de la machine comme - souvent - une dégradation. Une façon pour ces pratiquants de revendiquer un non-conformisme et montrer que la caisse n’est rien, ce qui compte, c’est ce qui est à l’intérieur et ce que l’on en fait.

J’espère que ce point de départ en forme d’introduction amènera à des échanges et des réflexions plus complètes sur les différents thèmes évoqués.

(1) Azimut est une revue de recherche du post-diplôme de l’École des beaux-arts de Saint-Etienne, fondée en 1991 par ses étudiants. Le numéro (spécial) 42 consacré au tuning fait échos à la 9ème édition de la Biennale international du design , et à l’exposition Tu nais, tuning, tu meurs (12.03.2015 < > 15.06.2015). On y retrouve, entre autres, l’article La machine de tuning de David Olivier Lartigaud.
http://www.esadse.fr/fr/post-diplome/171012-la-revue-azimuts

(2) Tutos, tests, gallerie ... Un site parmi -beaucoup- d’autres.
http://www.modding.fr/

(3) L’ éloge du carburateur de Matthiew B Crawford est un essai sur la valeur et le sens du travail. Il y parle de la main, celle de celui qui s’emploit à comprendre comment fonctionnent les choses, et comment les réparer. Son discours s’illustre par sa pratique de la mécanique moto, mais interroge plus largement les questions du DIY et de la lisibilté des objets techniques. « Retour aux fondamentaux, donc. La caisse du moteur est fêlée, on voit le carburateur. Il est temps de tout démonter et de mettre les mains dans le cambouis... »
http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-_loge_du_carburateur-9782707160065.html

(4) Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, Richard Sennett, Paris, Albin Michel, 2010.
www.albin-michel.fr/ouvrages/ce-que-sait-la-main-9782226187192

La gestuelle magique

| par Quentin Juhel

La technologie numérique mobile a su conquérir notre société et la transformer. Levez la tête et comptez le nombre de personnes qui scrutent ce petit outil rectangulaire, qu'est le smartphone et si ça se trouve vous lisez cet article de cette manière. Fenêtre sur un monde virtuelle, terminal permettant la communication et la consultation d'informations mais aussi sa rédaction, les téléphones intelligents ont modifiés nos comportements. Il bien évident qu'ils ont influencés nos pratiques de lecture, de consommation, mais il ne faudrait pas oublier que nos comportements physiques ont eux aussi subis des mutations. Face à ces interfaces tactiles et interactives, il nous à fallu dompter de nouvelles chorégraphies afin de faire fonctionner ces outils. Le geste devient alors interface. Écran tactile, appareil photo frontale, empreinte digitale, face id sont autant de techniques d'interactions considérant le gestes comme méthode d'interaction.

La gestuelle magique, en tant que projet de DNSEP à la Haute école des arts du Rhin, à l'ambition de manière artistique de répondre aux problématiques entourant ces outils numériques tactiles et leur pouvoir aliénant sur les utilisateurs. Apple, Samsung, Google, Microsoft et beaucoup d'autres se battent à travers une guerre de brevets, revendiquant chacune la maternité des méthodes d'utilisation des interfaces tactiles. « Glissez pour déverrouiller », « pincer pour zoomer », « scroller » sont autant de gestes que nous utilisons tous quotidiennement, mais savons nous d'où proviennent-ils ? à qui appartiennent-elles ? Quels sont enjeux sociaux et économiques de ces pratiques ? L'utilisateur ne suit que le cahier des charges de ces entreprises. L'aura magique de ces gestes et leur pouvoir interactif cachent des enjeux moraux et économiques comme la confiscation des comportements, la dissimulation des connaissances et la privatisation des outils numériques.

« Dans notre vie quotidienne, les gestes liés à la technologie sont presque aussi présents que ceux que nous accomplissons naturellement. »

Ce projet de diplôme s'articule autour de plusieurs objets ayant des statuts et des niveaux de lecture différents. Le projet s'est construit à l'aide d'un site internet développé comme outil de catalogue des informations récoltées sur le sujet. Dans le cadre d'exposition il prend la valeur d'une plateforme d'information pour le public.

Suivant ce modèle pédagogique une édition du même nom oscille entre le document historique, théorique et une critique des « gestes technologiques ». Imagerie librement inspirée du Meme et du Troll dans la culture numérique les images présentes au cœur de l'ouvrage ont vocation à casser l'aura magique de ces outils.

Sur le même registre un spot publicitaire plagiant ironiquement les campagnes promotionnelles accompagnant de nouveaux technologiques, fantasme le geste comme l'ultime interface pour vivre : actionner une chasse d'eau, touiller son thé, déverrouiller son pot de confiture se font grâce aux gestes technologiques.

10 estampes mettent en exergue, de façon poétique et abstraite l'omniprésence de ces gestes. 10 écrans de smartphones sur lesquelles ont été activé, répété des opérations numérique. Ces mouvements sont appris, maîtrisé et presque réalisable sans l'usage de la vision. Ici le gestes est interfaces, c'est à dire l'image, la traduction du caractère interactif de ces outils.

Cependant avec l'arrivée très récemment de nouveaux objets interactifs, il est juste de se poser la questions si le geste est encore le procédé le plus efficace pour interagir avec nos outils numériques? Assistants vocaux, réalité augmentée et intelligence artificielle et les objets connectés sont les prochains outils que de notre vie en cours de virtualisation. L'arrivée de ces technologies dans notre environnement, va et c'est sûre inclure de nouveaux comportements physique. La reproduction de cinématique, la paroles, la multiplication de capteurs pour activer du contenus sont autant de méthodes interactives qui envahissent notre quotidien.

Pourquoi s'être arrêté à l'études des gestes tactiles? Il est important de faire acte d'archéologie des technologies afin figer, d'archiver ces mouvements, ces interactions et cette période de la révolution technologique au vu de la rapidité des innovations techniques. Ce projet fait écho aux principes de la revue « Verso », s'intéressé au choses évidentes, sou nos yeux, et d'en faire surgir les tenants et aboutissants. De sauvegarder une mémoire des pratiques du numériques ayant une influence sur notre société. Verso fige les coulisses et des enjeux du numérique qui intéressent les artistes, les designers, les chercheurs mais aussi le technophile.

À propos

Plateforme web participative ayant pour but de réunir des contributeurs d’horizons divers dans l’envie de « montrer l’envers du numérique ». Curieux de favoriser l’échange de points de vue, la plateforme se veut être un espace de diffusion multiple.

Verso à pour ambition de s’intéresser à l’envers du numérique. L’envers est ce qui est souvent caché, la face par laquelle il est le moins fréquent de regarder quelque chose.

Entendons-nous, la mention « envers du numérique » est volontairement généraliste et ambiguë, prétexte à l’exploration d’une variété de thèmes complémentaires, autour de mots clés comme le visible/l’invisible, le hardware/le software. Elle désigne et englobe un ensemble d’actions plus vastes, induite par notre utilisation classique d’Internet : du simple « surf » à l’envoi de e-mails, jusqu’à leur impact concret (énergétique, écologique), de la face cachée matérielle des réseaux, du stockage de données, de la trace invisible laissée par les gestes quotidiens que nous effectuons sur nos smartphones. Ceci est un aperçu des thèmes parmi d’autres qui seront explorés, donnant une idée globale de l’identité de Verso.

Il faut voir dans les sujets abordés autant de médiums et de matériaux à exploiter pour l’artiste, le designer, le graphiste, l’architecte, le sociologue ... J’espère qu’il attisera la curiosité du néophyte comme celles des plus aguerris afin qu’ils apportent leur pierre à l’édifice. Les formes que prendront ces réponses pourront être diverses, autant d’outils de médiations ayant pour but de davantage nous sensibiliser et ce, différemment, sur ce qui nous accompagne quotidiennement : l’Internet et ses outils.

Forme :

Dans un premier temps Verso s’incarnera dans une plateforme web participative. Cette espace dématérialisée doit faciliter une diffusion suffisamment large pour éveiller la curiosité du plus grand nombre. Elle permettra à chacun de soumettre des thèmes ou sujets d’articles, afin de constituer ensemble une somme de réflexions suffisamment riche en vue d’une première publication. Cette première forme de Verso aura les avantages de renvoyer vers des contenus déjà existants, qu’il s’agisse d’autres publications, de vidéos ou de contenus interactifs, et par conséquent de ne pas se limiter à une seule forme de (re)présentation. Si par la suite, l’idée d’une publication prend forme, cette dernière sera complémentaire de ladite plateforme.

Conscient de montrer certains aspects cachés et nocifs du web, le choix d’un site peut paraître paradoxal. Il reste néanmoins le plus adapté au vu des objectifs annoncés précédemment. Lucide quant à la difficulté d’un web totalement sûr, transparent et responsable, les questions soulevées auront pour but de montrer plutôt que démontrer afin de favoriser l’échange de points de vue.

Équipe

Verso se compose de deux amis, l’un designer d’objet, l’autre graphiste, nourrissant un même intérêt pour un regard différent sur le numérique. L’idée de regarder l’envers des formes que nous côtoyons quotidiennement est une source d’inspiration récurrente dans nos travaux respectifs, au-delà de Verso.